Sans récit, point de qualité : l'exemple de King & Conqueror
- Ler Wyn
- 4 janv.
- 6 min de lecture
Dans le paysage audiovisuel contemporain, une tendance s'impose : celle du spectacle grandiose, des reconstitutions somptueuses et des budgets pharaoniques. Pourtant, derrière les décors luxueux et les scènes d'action chorégraphiées se cache souvent une vérité inconfortable : sans colonne vertébrale narrative, même les productions les plus ambitieuses s'effondrent.
La série BBC One King and Conqueror (2025), qui ambitionne de raconter la conquête normande de l'Angleterre en 1066, en est l'illustration parfaite.
Cette fresque historique avait tout pour réussir. Un événement fondateur rarement porté à l'écran, une période bourrée de moments épiques — Hastings, Stamford Bridge, la transformation de Guillaume le Bâtard en Guillaume le Conquérant — et un public passionné d'histoire médiévale en attente depuis des années. Pourtant, la série échoue là où elle aurait dû briller : dans la construction d'un récit cohérent et engageant.
Le premier symptôme d'un récit défaillant apparaît dans la structure même de la série. Les événements historiques s'enchaînent, se succèdent, s'additionnent, mais ne se développent jamais véritablement. On passe d'une scène à l'autre avec la logique d'une liste de courses historique : bataille, confrontation conjugale, conseil politique, nouvelle bataille. Chaque séquence existe pour elle-même, sans que l'ensemble ne forme une progression dramatique claire.
Cette juxtaposition d'événements crée un effet de catalogue plutôt que de narration. On coche des cases — oui, Guillaume est présent, oui, Harold aussi, oui, la bataille d'Hastings est là — mais on oublie l'essentiel : raconter pourquoi ces événements importent, comment ils s'articulent les uns aux autres, et en quoi ils transforment les personnages. Un récit n'est pas une simple chronologie, c'est une architecture où chaque élément doit supporter le suivant.
Cette faiblesse se manifeste particulièrement dans le traitement des batailles. Stamford Bridge, affrontement pourtant crucial qui voit Harold épuiser ses forces contre les Norvégiens avant d'affronter Guillaume, est expédiée en quelques minutes. On devine que le budget devait être préservé pour le final. Mais ce n'est pas qu'une question de moyens : c'est un choix narratif qui trahit une incompréhension fondamentale. Si Stamford Bridge n'est qu'un intermède avant le vrai spectacle, alors pourquoi l'inclure ? Pourquoi ne pas la traiter avec l'attention qu'elle mérite dans l'économie du récit ?
Un récit de qualité se construit autour de personnages dont on comprend les motivations, les désirs, les contradictions. Or, King and Conqueror présente des protagonistes étrangement opaques, comme si les scénaristes avaient renoncé à creuser leur intériorité.
Guillaume le Conquérant, figure centrale de cette fresque, reste un mystère jusqu'au bout. Est-il névrosé ? Assoiffé de pouvoir ? Poursuit-il une fuite en avant psychologique ? Aucune réponse claire n'émerge. Cette opacité n'est pas une subtilité narrative, c'est un vide. Un personnage complexe peut avoir des zones d'ombre, mais le spectateur doit au moins saisir la logique interne qui guide ses actions. Ici, on observe Guillaume agir sans jamais comprendre ce qui le motive profondément.
La série privilégie les états d'âme et les confrontations conjugales, suivant une mode actuelle des productions médiévales qui veulent absolument explorer la psychologie des personnages. Le problème n'est pas d'explorer cette dimension — c'est même souhaitable — mais de le faire au détriment de la clarté narrative. On nous montre Harold se déchirant avec sa femme, on nous offre des scènes intimistes censées humaniser les protagonistes, mais ces moments flottent dans le vide, déconnectés de l'arc dramatique principal. Ils existent comme des bulles autonomes, des ajouts cosmétiques plutôt que des éléments organiques du récit.
Pensons à Robin des Bois : Prince des voleurs (1991), film certes imparfait mais qui réussit là où King and Conqueror échoue. Le personnage incarné par Morgan Freeman possède un véritable passé, une existence narrative qui justifie sa présence. Il n'est pas là par hasard ou pour cocher une case, il est intégré à l'histoire. Voilà ce qu'est un récit : donner à chaque élément une raison d'être qui dépasse sa simple présence à l'écran.
Le déséquilibre narratif de King and Conqueror se manifeste également dans ses choix de distribution et de mise en scène. La série opère des choix de casting dont la crédibilité n'est jamais justifiée narrativement. Un combattant noir ou arabe dans le Wessex de 1066 est historiquement possible — les routes commerciales et militaires du Moyen Âge étaient plus interconnectées qu'on ne le croit —, mais encore faut-il construire son histoire, lui donner un parcours qui justifie sa présence.
Sans cet effort, on bascule dans le cosmétique qui brise l'immersion. Ce n'est pas la diversité qui pose problème, c'est l'absence de récit qui l'accompagne. Chaque élément visuel, chaque choix de casting devrait servir l'histoire racontée. Quand il n'existe que pour lui-même, il devient une distraction, une couture apparente dans le tissu narratif.
De même, les déplacements géographiques semblent défier toute logique : on traverse l'Angleterre comme si le réseau ferroviaire existait déjà. Cette incohérence n'est pas anodine. Elle révèle une conception de la narration où les personnages se déplacent non pas selon la logique de leur monde, mais selon les besoins du scénario. C'est oublier que dans un récit bien construit, les contraintes du monde fictif façonnent l'histoire autant que les désirs des auteurs.
Pourtant, la série n'est pas dénuée de qualités. Quand elle trouve son rythme, elle déploie une véritable atmosphère. La reconstitution des décors crée une ambiance tangible, presque palpable. Le suspense est bien mené, notamment dans la chute progressive de Harold, dont la dérive mentale et la soif de pouvoir sont magistralement rendues. Et la bataille d'Hastings, finale spectaculaire, est fidèle aux positions historiques et offre un moment de télévision de grande qualité.
Mais ces réussites isolées ne font que souligner le problème central : elles prouvent que le talent était là, que les moyens étaient présents, et que seul le récit faisait défaut. La bataille d'Hastings, dans toute sa splendeur, arrive comme un feu d'artifice au bout d'un chemin mal tracé. Elle rachète bien des défauts, mais elle révèle aussi l'inéquité de l'ensemble. Si la série est capable de produire une telle séquence, pourquoi le reste n'est-il pas à la hauteur ?
L'atmosphère, aussi réussie soit-elle, ne peut remplacer le récit. Elle peut le sublimer, l'enrichir, le rendre plus immersif, mais elle ne peut en tenir lieu. Une série télévisuelle n'est pas un tableau qu'on admire, c'est une histoire qu'on suit. Et sans arc narratif clair, sans personnages dont on comprend les motivations, sans développement organique des événements, l'atmosphère se réduit à du décor.
King and Conqueror souffre de ce qu'on pourrait appeler le "compromis télévisuel" : cette tendance à vouloir plaire à tous les publics en multipliant les angles d'approche, au risque de diluer le propos central. On veut de l'action pour satisfaire un public, de la psychologie pour un autre, des enjeux politiques pour les amateurs d'intrigue, des scènes intimistes pour humaniser les personnages. Le résultat est une série qui essaie tout mais ne maîtrise rien.
Ce compromis est l'ennemi de la narration qualitative. Un récit puissant fait des choix, assume une direction, accepte de déplaire à certains pour mieux servir son propos. Il ne s'agit pas de faire œuvre élitiste, mais simplement de reconnaître qu'on ne peut pas tout raconter en même temps. Chaque élément ajouté doit servir l'ensemble, sinon il l'affaiblit.
On dépose une dose de politique sans l'explorer vraiment. On suggère des tensions psychologiques sans les approfondir. On multiplie les personnages sans leur donner le temps de se développer. Cette approche accumulative transforme la série en supermarché narratif où chacun peut se servir, mais où aucune expérience cohérente n'émerge.
L'échec relatif de King and Conqueror — car c'est bien d'un échec qu'il s'agit malgré ses moments de grâce — nous rappelle une vérité fondamentale : sans récit, point de qualité. Les moyens techniques, les décors somptueux, les acteurs talentueux, l'atmosphère soignée, tout cela ne peut compenser l'absence d'une colonne vertébrale narrative solide.
Le récit n'est pas un luxe ou un ornement, c'est le fondement même de toute œuvre de fiction. C'est ce qui transforme une succession d'images en une histoire, des personnages en êtres que nous pouvons comprendre, des événements en progression dramatique. Sans lui, on se retrouve avec un catalogue d'intentions, une collection de belles choses qui ne forment jamais un tout cohérent.
Il y avait pourtant de quoi faire quelque chose de puissant avec la conquête normande. Cet événement fondateur de l'histoire européenne méritait mieux qu'une série déséquilibrée où les événements s'additionnent sans se développer. Peut-être faudra-t-il attendre qu'un autre créateur, armé d'une vision narrative claire, s'empare à nouveau de cette matière exceptionnelle.
En attendant, King and Conqueror restera un exemple paradoxal : celui d'une série qui possède presque tout ce qu'il faut pour réussir, sauf l'essentiel.
Car sans récit, vraiment, point de qualité.



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